Tonton José
De ces fioles de la mémoire où sont conservées les fragrances de nos bonheurs, c’est aujourd’hui celle-ci que j’extrais, bonifiée depuis l’enfance, tant le souvenir fait fructifier le bien-être. Le garçonnet que j’étais dans les années ’50 prenait ce jour là l’autobus en famille, mais j’aime croire aujourd’hui, alors que mon Oran s’obstine dans mes rêves, que la distance ne m’aurait pas retenu de trouver seul mon chemin, si bienveillant était le parfum qui m’attendait.
Tonton José (ne pas négliger le son de la jota, sans lequel il ne se reconnaîtrait pas) la cinquantaine svelte et chevelue, la politesse sourcilleuse et l’outil attentif, était bourrelier.
Il tenait atelier dans la maison familiale – neuf enfants, pas moins ! – dont la façade blanche, quand la frappait le soleil, vous accueillait d’un éblouissement. Elle se dressait au 50 de l’avenue d’Arcole, dans le quartier de Gambetta - rappelez-vous, c’était la direction de Saint-Cloud à Arzew. Nous, nous étions du quartier de Boulanger et, souvent le dimanche, parfois le jeudi, pause des écoliers, père, mère, frères et sœurs, nous nous attroupions pour le voyage en autobus : le 14 nous conduisait à la place d’Armes et à sa mairie aux deux lions de bronze.
De là le 21 prenait le relais pour nous débarquer à Gambetta, promesse de jeux avec nos cousins : ah ! Marie-Marcelle, dite Poupée, de la dernière promotion de jeunes filles en socquettes blanches, mais enlaçant l’accordéon, s’il vous plait branché direct sur le châtelet de Paris et la « Méditerranée » de Tino Rossi ! Je n’avais pas la maturité pour lire dans le regard des filles de son âge, mais, telle que je dessine cette Poupée aujourd’hui,
je suis sur qu’elle portait, accrochée à son sourire, la première note d’une musique qui attendait le moment de s’épanouir. Pour l’heure, je la quittais avec les autres garçons, car attenant à la maison, sur le derrière, s’élevait une pente (nous la surnommions El Barranco), toute terre et de rocaille, où exercer nos mollets et notre cœur viril : nous y grimpions en courant et, parfois, la dévalions en retour plus vite que prévu et pas toujours debout, les bleus et quelques centimètre carré arraché à notre peau n’altérant jamais notre ardeur. Mais là j’anticipe sur l’ordre chronologique de la journée.
Le dimanche matin, nous trouvions souvent tonton assis sur sa chaise, maniant le poinçon à son établi pour prendre un peu d’avance sur son calendrier de livraison. A notre arrivée, il ôtait les lunettes qu’il portait pour la vue de près, s’essuyait mains et avant-bras à son grand tablier à bretelles et s’empressait vers nous. L’atelier embaumait le cuir. Je lui demandais alors : « Tu me fais voir ? » Et pour moi il reprenait un instant son ouvrage, par exemple traçant avec le mollette une ligne de couture. Et j’apercevais à la commissure de sa lèvre l’esquisse d’un fin sourire de gratitude à l’adresse de qui le sollicitait.
Au repas de midi, Tonton José était l’officiant. Ma tante Rosario, sœur de ma mère, avait bien sûr tout préparé – et la grande cuisinière à bois avait ronflé son dû. Tonton s’occupait à merveille de ses invités. Je crois que dans ce geste, chez lui sacré, il s’exprimait en chef de famille comme en serviteur des siens, ces « siens » dont nous faisions partie. En somme, il régnait humblement.
C’était le moment où s’échangeaient les interrogations réciproques sur les événements, petits ou grands, qui avaient marqué le temps passé depuis notre réunion précédente, des travaux des adultes aux progrès scolaires, des tracas aux satisfactions rencontrées. On interrogeait aussi l’avenir le plus proche – le F.C Oran allait-il l’emporter sur L’équipe de Sidi Bel Abbés ? Notre oncle voyait beaucoup de gens, livrant presque tous les jours, jusque dans Les fermes. Avec Bijou, l’Alezan cuivré – à qui, avant le repas, nous n’avions pas manqué de faire nos civilités dans son écurie, derrière la maison – et la carriole à quatre roues et capote mobile, il menait grand équipage. En chemin, il avait ses habitudes par exemple celle de s’arrêter au bar « le Personno », pour un canon et casse-croûte : acte amical autant que de restauration. Il advint que pressé, il voulut par exception filer en omettant cette escale. Que croyez- vous qu’il arrivât ? Le rutilant Bijou, qui tenait de son maître l’art de la ponctualité, s’immobilisa de son propre chef et aux dires de José, se drapa dans une attitude si résolue qu’il fallut lui céder.
Aussitôt après le repas, Mimi, ma jumelle, et moi, nous fait une seconde visite à l’écurie pour tout raconter à Bijou. Sa robe ne lui consentait guère de rougir davantage, mais il avait paru nous prêter une oreille attentive.
Le jeudi me permettrait de passer un bon moment dans l’atelier à observer le travail de Tonton et quelques fois de ses deux salariés. On y œuvrait beaucoup pour des équidés, un peu pour les humains. Pour ceux-ci, par exemple, les sacs à main, qui relèvent de la maroquinerie et de ses cuirs fins ; pour ceux-la, les harnais, les selles s’ils étaient montés, le bourrelier étant en vérité bourrelier-sellier.
Je ne pénétrais pas dans cet atelier pour les mots, mais j’y apprenais ceux qui avaient cours dans le métier. Rassurez-vous : je ne vais pas les citer tous, mais…tout de même…Le harnais rassemble de nombreuses pièces, de la têtière (cabezada) à la culière (ataharre) : le frontail (frontalerta), la bride (brida), le collier (collera), la dossière (sufra) qui, posée sur le dos, soutient les brancards, le trait (tirante), longe avec laquelle le cheval tire, d’autres encore. La culière, qui m’avait d’abord fait glousser, c’est, comme vous l’avez deviné, la sangle fixée à la croupe pour empêcher le harnais de glisser.
Les mots, pour l’enfant, apparaissent comme des sons qu’on croirait magiques ; ces sont aussi des pépites – ou des billes – qu’il a trouvées ou gagnées. Il est vrai qu’aujourd’hui je n’ai pas l’usage de ce vocabulaire, mais quand je voyais Bijou attelé, sur sa robe flamboyante, j’admirais comment le vêtait ce cuir façonné, cette parure qu’à l’odeur il savait sienne. Sur Bijou, les mots appris trouvaient leur sens.
J’observais donc l’oncle José à l’ouvrage. Il aimait l’ordre, le rangement. C’est qu’il y en avait des outils et des moins courants, même si certaines pièces avaient besoin de fournitures aussi ordinaires que des clous, des rivets. Le tranchet n’était jamais manié trop près de moi : c’est une lame sans manche, une arme d’adresse. La voir couper était impressionnant.
Le cuir reste une matière vivante dans la main de l’artisan, des cuirs de bovins aux souples peaux de mouton. La main se saisit de ce qui fut la vêture de l’animal, la façonnant déjà d’une franche caresse. Et là où elle n’est pas livrée au couteau mécanique, on paraît trancher la peau par le vif du regret.
Quand Tonton brandissait l’aiguille, après que l’alène il eut percé les trous, je pensais à ma mère cousant fin et menu et il me venait de sourire, car même les tissus du bourrelier, les toiles épaisses, les moleskines, marquaient une distance entre la main de l’homme et le doigté de la femme. Appliqué à sa tâche, mon oncle était silencieux sur l’établi ;
mais il s’en détournait un instant en ma direction, inclinant la tête pour couler par-dessus les verres de presbyte un regard qui pouvait signifier : Tu fais pas semblant ? c’est pas une visite de politesse ? » ou bien : « Alors, ça te plait le métier ? dique las (tu piges) ? » Moi, ce regard, un rien malicieux, je le prenais pour récompense, pourtant, mon esprit suivait. Parfois Tonton José sur d’autres chemins de sa vie sans secret.
A le voir si maître de lui, j’imaginais mal sa fébrilité de partidario, telle qu’on me la décrivait, lorsqu’au fûtbol, Oran recevait. Il se tenait derrière les bois debout durant toute la rencontre, s’agitant mentalement comme pour aider ses joueurs. Si le F.C.O menait de peu à la marque à quelques minutes de la fin, tout en suivant l’action, il ne perdait plus de vue les aiguilles de sa montre et décomptait à haute voix : « Cuesta cinco minutos, quatro, tres, dos, uno… Me cago no pita la fin de to esto ! » Qui l’observait savourait le spectacle d’un homme en sueur, épuisé, qui semblait porter de la voix et du geste sa tirade de théâtre jusqu’au dernier souffle du Héros.
J’ai déjà dit que l’atelier était partie intégrante de la maison où vivait la famille, celle-ci, d’ailleurs, n’était étrangère à son activité, puisque mes cousins d’âge suffisant, au retour de la classe, donnaient un coup de main, manœuvrant la cardeuse pour préparer la bourre à partir de la filasse de chanvre, cette bourre d’où naît le nom de bourrelier et dont on garnit les selles, les coussins du collier. Il me souvient à ce propos que mon frère Louisou, lors de nos escalades du talus postérieur à la maison, avait en chutant durement heurté la roche, au point qu’on avait dût lui suturer l’arcade sourcilière. Ma sœur jumelle, la langue bien pendue, sinon grammaticale, s’était écriée : « Tonton José, tu pourrais pas nous faire des boudins qui nous tourneraient (sic) la tête ? » Après tout, les coureurs cyclistes portaient bien, alors, des casques en bourrelets de cuir. Mais pas les footballeurs. Et puis nous avions la tête dure.
Je ne sais plus ce que fut répondu à l’audacieuse suggestion enfantine (certaines questions de l’enfant demeurent en suspens jusqu’à ce qu’elles s’effacent d’elles-mêmes) Le temps, après cela, semble s’être précipité ; bientôt surgiraient des troubles de plus grande amplitude, dans les bourdonnements qui nous étourdiraient. Mais qui’ n’a besoin de la main - et du cœur – du bourrelier, là où le bât, parfois vous blesse ? Puis, la carriole aux souvenirs serait chargée pour une ultime tournée.
La mémoire, qui se dirige au flair, erre aujourd’hui par les sentes où fleurait bon la paix.
Je voudrais remercier là haut au ciel, Tata Rosario et Tonton José qui s'occupaient aussi de nous lorsque maman était bien malade.
Par Marcel Ferreres et Raymond Lampo



Bijou
Compas à rondelles
Couteau à parer mécanique
Couteau à pied
Cornette n° 2
Emportes pièces
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